Le discours paradoxal

Le discours paradoxal, dire tout et le contraire de tout.

Le discours paradoxal est une forme perverse de communication [1]. Les pervers narcissiques et d’autres catégories de personnalités pathologiques en font un large usage. Mais réalise-t-on à quel point les personnes considérées comme équilibrées l’utilisent au quotidien ? Première approche.

Une définition

Qu’est-ce que le discours paradoxal ? Extraits du premier livre du Dr Hirigoyen [1] :

« (…) quelque chose est dit au niveau verbal et le contraire est exprimé au niveau non verbal. Le discours paradoxal est composé d’un message explicite et d’un sous-entendu, dont l’agresseur nie l’existence. »

« Le paradoxe vient le plus souvent du décalage entre les paroles qui sont dites et le ton sur lequel ces paroles sont proférées. Ce décalage amène les témoins à se méprendre complètement sur la portée du dialogue. »

« Une forme de message paradoxal consiste à semer le doute sur des faits plus ou moins anodins de la vie quotidienne. Le partenaire finit par être ébranlé et ne sait plus qui a tort et qui a raison. Il suffit de dire par exemple qu’on est d’accord sur une proposition de l’autre tout en montrant, par des mimiques, que ce n’est qu’un accord de façade. »

« Le paradoxe consiste également à faire ressentir à l’autre de la tension et de l’hostilité sans que rien ne soit exprimé à son égard. Ce sont des agressions indirectes où le pervers s’en prend à des objets. Il peut claquer des portes, jeter les objets, et nier ensuite l’agression. »

Les extraits précédents portent la marque du contexte du harcèlement moral, mais le principe du discours paradoxal y est clairement énoncé : le discours paradoxal consiste à dire simultanément une chose et son contraire. Tel est le mécanisme de base.

Le discours ou comportement paradoxal compte autant de variantes que de canaux de communication ouverts, verbaux et non-verbaux. Les deux signifiés contradictoires peuvent être exprimés verbalement, ou bien l’un par la parole et l’autre par le geste, l’expression du visage et du corps ou un acte. Deux actes ou attitudes contradictoires entrent également dans la catégorie des comportements paradoxaux.

Je ne voudrais pas te donner de conseil…

… mais je t’en donne quand même, que cela te plaise ou non. Qui n’a jamais entendu ce discours autour de lui ? Il s’agit d’une des formes les plus simples de discours paradoxal. L’interlocuteur embraye en annonçant l’opposé de ce qu’il développe ensuite. Dans le cas présent s’y ajoute l’appropriation de la position de supériorité attachée au fait de donner des conseils aux autres.

Dans un contexte de harcèlement, l’expérience montre d’ailleurs que ledit conseil s’adressera à la victime et non au harceleur. Il tendra la plupart du temps à amener la victime à une démarche ou une attitude de soumission à l’agresseur. Attitude fréquente des collègues de travail et des syndicalistes.

Si vous n’êtes pas dupe et le faites savoir (exemple de parade : « en somme, tu ne donnes pas de conseil lorsque tu en donnes ? ») l’interlocuteur est souvent frappé à vif : la cible ne se laisse pas manipuler. Crise narcissique. L’hostilité, la réflexion blessante surgissent, dévoilant la nature véritable de l’attitude sous-jacente. Mais vous pouvez désormais répondre ; vous avez repris l’initiative.

Ah, si je pouvais vous aider…

… je le ferais avec plaisir parce que je vous aime sincèrement du fond du coeur. Pas de chance, il y a toujours une circonstance fortuite qui permet d’exclure ou de rendre inutile toute démarche réelle de l’interlocuteur. Vous êtes donc mis(e) en situation d’échec. Parfois vous captez chez l’interlocuteur une demande consciente ou non qu’on le remercie pour la peine qu’il n’a pas prise.

Les victimes de harcèlement et d’autres formes d’agression sont soumises à un abondant pathos de ce genre, parfois coloré de misérabilisme (« Après tout ce que vous avez subi, mon pauvre monsieur (ma pauvre dame) ! Croyez bien que si je pouvais faire quoique ce soit… »). Le schéma de construction du discours se clarifie lorsqu’on note qu’il recèle deux messages contradictoires :

1. Je ne ferai rien pour vous aider.

2. Je suis à vos côtés, je vous offre mon amitié, je vous aime et vous adore, etc.

Il existe une variante de ce discours dans le domaine institutionnel : « Je suis sincèrement désolé(e) mais l’article 22 de la circulaire du 16 juin 1954 fait que nous ne pouvons pas intervenir. » Si vous réagissez, l’interlocuteur vous considère d’un air pincé et sort la réponse toute prête corollaire du discours paradoxal. Attitude fréquente des personnels administratifs.

La confusion

Le discours paradoxal prolonge dans la confusion celui qui reçoit simultanément les messages contradictoires [1] :

« Un discours paradoxal rend l’autre perplexe. N’étant pas très sûr de ce qu’il ressent, il a tendance à caricaturer son attitude ou à se justifier. »

« Quelque chose est dit qui est immédiatement disqualifié, mais la trace reste, sous forme de doute : « Est-ce qu’il a voulu dire cela, ou bien est-ce moi qui interprète tout de travers ? » Si la victime essaie de nommer ses doutes, elle se fait traiter de paranoïaque qui interprète tout de travers. »

« On le [2] met en porte à faux et on s’assure de pouvoir lui donner tort. On l’a dit, la finalité de tout cela est de contrôler les sentiments et les comportements de l’autre et même de faire en sorte qu’il finisse par approuver et se disqualifier lui-même, dans le but de récupérer une position dominante. »

En mettant l’autre en porte à faux, le pervers remporte une victoire ; il impose une défaite à l’autre. Il le met en situation d’échec. Mais le discours paradoxal, et plus généralement les techniques perverses, ne sont pas l’apanage des pervers authentiques. Ce qui distingue les pervers est qu’il ne connaissent pas d’autre registre de communication.

Les visiteurs sont aimablement conviés à proposer les exemples de comportement paradoxal qu’ils auraient pu observer.


[1] Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral Ed. Syros.
cf. Bibliographie.

[2] Le destinataire du discours paradoxal.

~ par Geneviève Schmit le 6 juin 2009.

6 Réponses to “Le discours paradoxal”

  1. Vous avez tous les atouts pour cet-après midi , je serai juste là en pensées avec Vous !Tout ira bien !

  2. “Faut qu’on se parle” Cette expression veut dire explicitement: “J’ai envie de te parler” veut implicitement dire : ” Tu as besoin que je te parle”.

    Je veux aussi partager une autre phrase no pas paradoxale mais littéralement perverse où le rôle des interlocuteurs est formidablement inversé: “Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays”
    Les citoyens a fait ce qu’il pouvait faire de mieux pour leur pays: ils ont voté avec leur conscience. Pourtant, celui qui a reçu le mendat de faire quelque chose pour leur pays, en leur nom transfert sa responsabilité sur eux.

    Imaginez le médecin qui vous dit quand vous entrez dans son bureau: “Qu’est-ce que vous pouvez faire pour moi?”. C’est pourtant ce que Kennedy a demandé à la population, et on l’a immortalisé pour ça…

  3. “On te donne des conseil parce qu’on veut ton bonheur, malgré toi…. ”

    Ceci sans qu’on n’ait rien demandé du tout…

    Et phrase dite sur un ton de reproches, en s’imposant, en s’énervant, en voulant générer chez le “récepteur”, un sentiment de culpabilité, de soumission…. où il se sent “obligé” d’écouter ces fameux conseils, qui ne sont qu’avalanches de reproches, de critiques, de propos dévalorisants etc…

    Il faut s’armer d”une bonne dose de recul et de hauteur, si on souhaite éviter le conflit, pour laisser dégoiser le “moralisateur” tout son saoûl, surtout lorsqu’il s’agit d’un parent querelleur et que toute tentative d’émettre un avis contraire au sien le rend enragé….. et violent.

  4. Après avoir repris contact avec son ex-copain… Elle m’indique qu’elle ne veut pas en parler car elle n’a pas envie d’être méchante vis-à-vis de moi car je ne le mérite pas. Tout cela dit sans empathie que du contraire….

  5. Après avoir été pris dans une situation de double contrainte, (Une “double contrainte” est un type spécial de conflit qui engendre une situation “non-gagnante”; c’est-à-dire une situation dans laquelle “vous êtes damné si vous le faites, et vous êtes damné si vous ne le faites pas”), ma compagne me demande : qu’est-ce qu’il faudrait faire pour t’aider ???

  6. (message sur répondeur téléphonique de portable alors que le téléphone fixe fonctionne)
    “je t’appelle pour prendre des nouvelles, tu peux me rappeler aujourd’hui mais je pense que je n’entendrai pas le téléphone parce qu’il y aura de la musique très fort, mais sinon, je t’appelle demain matin…”
    Ce qui jamais ne fut fait.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 30 followers